Vers une écoute sensible des paysages sonores en santé intégrative

L’étude du paysage sonore en contexte thérapeutique nécessite de l’envisager non seulement comme un objet acoustique, mais également comme un phénomène perceptif et relationnel engageant une écoute sensible. Selon la définition fondatrice de R. Murray Schafer (1977), le paysage sonore désigne « tout ce qui est perçu ou entendu dans un environnement acoustique donné, que ce soit d’origine naturelle, humaine ou technologique ». Il comprend ainsi les sons caractéristiques d’un lieu à un moment donné, qu’ils soient issus du vivant (chants d’oiseaux, souffle du vent), de l’eau (ressac, ruisseau), ou d’activités humaines.

Dans le cadre d’une approche clinique, il importe de dépasser cette définition descriptive pour interroger la manière dont ces environnements sonores peuvent être expérimentés de façon incarnée et signifiante par les sujets. Le paysage sonore ne se réduit pas à une information auditive neutre : il peut constituer une empreinte sensorielle complexe, mobilisant des dimensions affectives, mémorielles, culturelles et physiologiques. Par exemple, le son d’une rivière peut évoquer pour un patient le souvenir apaisant d’un lieu familier, déclenchant une réponse émotionnelle de sécurité ou de réconfort. Ainsi, les paysages sonores deviennent des vecteurs d’ancrage psychocorporel, facilitant la détente, l’évocation de souvenirs positifs, voire la régulation émotionnelle.

Dans ce contexte, l’écoute sensible désigne une modalité d’attention ouverte, sollicitant l’ensemble du corps et de la conscience dans une posture réceptive. Elle s’inscrit dans une disposition phénoménologique : le sujet n’écoute pas simplement des sons, il se laisse affecter par une présence sonore, dans un mouvement de co-perception entre soi et le monde. Cette écoute mobilise des processus attentionnels, mnésiques et sensoriels, et peut, dans certains cas, favoriser des états de conscience non ordinaires, propices à l’apaisement psychophysiologique ou à l’introspection.

Dès lors, le paysage sonore, lorsqu’il est abordé par l’écoute sensible, peut être envisagé comme une ressource thérapeutique dans une perspective de santé intégrative. Il constitue un médium non pharmacologique dont le potentiel mérite d’être exploré : soulager l’anxiété, moduler la perception de la douleur, restaurer un sentiment d’unité sensorielle, et soutenir des processus de subjectivation dans le soin — redevenir sujet de sa propre expérience, reconstruire une narration personnelle, reprendre un pouvoir d’agir sur son corps, sa santé, son environnement.

Mais l’enjeu dépasse la seule efficacité symptomatique. Écouter sensiblement un paysage sonore, c’est entrer en relation avec un milieu vivant — s’y accorder, lui répondre, s’y relier. C’est en ce sens que nous proposons de penser l’écoute sensible comme une véritable médecine de la relation au monde, au croisement du soin, de la perception et de l’écologie. Cette perspective engage une double attention : à la santé de celui qui écoute, et à la santé de ce qui est écouté. Car les paysages sonores naturels, dont les effets bénéfiques sont aujourd’hui bien documentés, sont eux-mêmes fragiles : la biodiversité sonore s’efface, les milieux acoustiques se dégradent. Prendre soin de ce que nous entendons devient alors indissociable du soin porté au vivant qui nous entoure.

Définir l’écoute sensible

Intégrer le paysage sonore dans une écoute qualifiée de sensible suppose une posture singulière. Il ne s’agit pas seulement d’entendre, mais de se laisser affecter par une présence acoustique, de s’ouvrir à une perception fine, incarnée et résonante. Cette qualité d’écoute mobilise l’attention flottante, la mémoire sensorielle, l’imaginaire, et réveille un lien profond entre l’humain et son environnement. Elle invite à une immersion dans un rythme ralenti, une corporalité habitée, et une ouverture émotionnelle et spirituelle. Dans cette expérience, l’écoute devient un acte relationnel, un contact vivant avec le monde sonore.

Dans un cadre thérapeutique, cette écoute sensible peut induire ce que l’on appelle des états modifiés de conscience (EMC) ou états non ordinaires de conscience (ENOC). Ces états, bien décrits dans les champs de la méditation, de l’hypnose ou de la transe légère, se caractérisent par une attention focalisée, une perception altérée du temps et de l’espace, une sensation d’unité intérieure, ou un sentiment de présence augmentée. Écouter un paysage sonore — qu’il s’agisse d’un chant d’oiseau ou du bruissement des feuillages — devient alors un accès à une autre modalité d’être-au-monde, à une forme de disponibilité intérieure rarement accessible dans l’état de veille ordinaire.

Cette approche rejoint la pensée et la pratique de la compositrice et pédagogue Pauline Oliveros, qui a développé le concept de deep listening. Pour elle, « écouter profondément, c’est écouter de toutes les façons possibles tout ce qu’il y a à écouter, quelles que soient les circonstances, jusqu’à ce que l’écoute devienne un acte de pleine conscience » (Oliveros, 2005). Au-delà de l’œuvre artistique, Oliveros a proposé des pratiques d’écoute méditative — soundwalks, sonic meditations, improvisations guidées — aujourd’hui utilisées dans des contextes thérapeutiques ou préventifs. Tout comme l’écoute sensible, le deep listening est une manière d’entrer en résonance avec le monde : « la manière dont nous écoutons est le reflet de notre façon d’être en relation avec le monde ».

Les états conscience induits par cette écoute sont également propices à l’émergence de contenus psychiques signifiants : souvenirs, images mentales, émotions enfouies, sensations archétypales. Dans une perspective thérapeutique, ils ouvrent une fenêtre d’accès à des dimensions intimes du sujet, souvent inaccessibles autrement. L’écoute devient ici un inducteur discret et subtil, un médiateur non-verbal qui permet à l’inconscient de se manifester autrement que par le langage. C’est cette capacité d’induction légère qui rend l’écoute sensible particulièrement précieuse dans les contextes de soins palliatifs, de douleur chronique, ou de fatigue psycho-émotionnelle.

Enfin, cette approche convoque également une dimension poétique et spirituelle du soin : l’écoute devient un art, une voie de reliance, un chemin de résonance entre l’individu, son histoire, son imaginaire et le monde vivant. Elle permet parfois de vivre des instants d’unité, de paix ou d’émerveillement qui, même fugaces, peuvent transformer l’expérience du soin, en y réintroduisant la profondeur, le mystère et le sens.

Or ce monde vivant, à travers ses sons, donne aussi à entendre quelque chose de son propre état. C’est l’intuition fondatrice de l’écologie des paysages sonores (soundscape ecology), discipline théorisée par Bryan Pijanowski (Pijanowski et al., 2011 ; Pijanowski, 2024) : la composition acoustique d’un milieu — densité du chant des oiseaux, diversité des voix animales, part laissée au silence ou occupée par le bruit humain — constitue un indicateur fin de la vitalité d’un écosystème. Ainsi, la même écoute qui apaise le patient renseigne le naturaliste sur la santé du vivant. Ce continuum a récemment été formalisé sous le nom de sonic One Health (Pijanowski et al., 2025) : un cadre qui articule la santé de l’environnement, des animaux et des humains à partir du son, et décrit comment les sonorités du vivant — ou, à l’inverse, le bruit des sociétés — affectent nos systèmes auditif, nerveux, cardiovasculaire, hormonal et immunitaire. L’écoute sensible trouve là son prolongement le plus large : prêter attention à ce que l’on entend, c’est déjà prendre soin — de soi et du monde.

L’écoute sensible dans la clinique de la douleur

Dans le cadre du traitement de la douleur chronique, l’écoute sensible agit comme un levier non médicamenteux de transformation : modulation des perceptions corporelles, diminution de l’hypervigilance, apaisement du système nerveux autonome, activation de souvenirs positifs, soutien émotionnel et spirituel. À titre d’exemple, une étude réalisée en soins palliatifs à Saint-Nazaire (Antilogus, 2024) a mis en évidence une réduction significative de l’anxiété et du mal-être après une seule séance d’écoute de paysages sonores.

Au-delà de ces effets cliniques directs, cette approche ouvre un champ fertile de collaborations scientifiques. L’écologie sonore et l’éco-acoustique offrent des outils pour caractériser les propriétés des environnements naturels les plus bénéfiques et pour en évaluer la qualité (Sueur & Farina, 2015). La psychologie environnementale éclaire les mécanismes attentionnels et émotionnels en jeu lors de l’écoute. Les neurosciences, enfin, objectivent les réponses du cerveau et du système nerveux autonome à ces stimulations auditives. Ces croisements ne relèvent plus du seul projet : ils se constituent aujourd’hui en champs à part entière, comme en témoigne l’émergence de l’écologie auditive humaine (human auditory ecology), qui réunit écologie des paysages sonores, éco-acoustique et sciences de l’audition (Lorenzi et al., 2023), notamment lors d’ateliers tenus au Muséum national d’Histoire naturelle et à l’École normale supérieure, à Paris. Tous nourrissent une même ambition : faire de l’écoute sensible des paysages sonores une composante à part entière de la santé intégrative, où l’environnement sensoriel est reconnu comme un facteur actif de soin. L’écoute sensible s’affirme alors comme une véritable médecine de la relation au monde — à l’intersection du soin, de l’écologie et de la perception.

Études scientifiques sur l’impact des paysages sonores sur la santé

De nombreuses études indiquent que les sons de la nature ont des effets bénéfiques mesurables sur la santé psychologique et physique. La méta-analyse de Buxton et al. (2021), publiée dans les Proceedings of the National Academy of Sciences, synthétise les données disponibles et conclut que l’exposition aux sons naturels améliore significativement la santé et l’humeur positive, tout en réduisant le stress et l’agacement. Elle précise que les bruits d’eau (rivières, pluie, vagues) produisent les effets les plus marqués sur le bien-être affectif, tandis que le chant des oiseaux est particulièrement efficace pour atténuer le stress et l’irritation. Ces résultats confirment que les paysages sonores peuvent diminuer l’anxiété et la tension psychologique en offrant un environnement acoustique apaisant, à l’inverse du bruit urbain.

D’autres revues récentes, comme celle de Ratcliffe (2021), appuient ces observations. Elle souligne qu’après une situation de stress ou de fatigue, écouter des sons de la nature améliore l’humeur et les capacités cognitives tout en réduisant l’activation physiologique liée au stress. Les sons naturels (vent, oiseaux, eau) sont perçus comme restaurateurs : ils procurent du plaisir, de la détente, et aident à récupérer en diminuant l’état d’alerte de l’organisme.

Depuis, plusieurs travaux sont venus consolider et préciser ce constat. Une méta-analyse parue dans la revue Stress en 2024 (Fan & Baharum, 2024), portant sur trente-huit études dont dix-huit agrégées statistiquement, a comparé directement l’écoute de sons naturels à un simple environnement silencieux : les sons naturels se révèlent globalement plus bénéfiques que le silence pour la réduction du stress, avec des effets significatifs sur la fréquence cardiaque, la pression artérielle et la fréquence respiratoire. Ce résultat est notable : il suggère que le bénéfice ne tient pas seulement à l’absence de bruit, mais à la présence active d’une sonorité naturelle. D’autres synthèses systématiques (Zhu et al., 2024) confirment la robustesse de ces effets sur le stress et l’anxiété, tout en réaffirmant le pouvoir apaisant particulier des sons d’eau.

Ces effets restent toutefois conditionnés par la qualité du milieu acoustique. Une étude expérimentale de 2024 a montré que l’ajout d’un bruit routier à un paysage sonore naturel masque le bénéfice du chant des oiseaux sur le stress et l’anxiété (Gilmour et al., 2024). Autrement dit, le pouvoir restaurateur des sons naturels suppose un environnement sonore préservé — ce qui rejoint directement la perspective du sonic One Health : la dégradation des paysages acoustiques par le bruit anthropique n’appauvrit pas seulement la biodiversité, elle prive aussi les humains d’une ressource de santé.

En contrepartie, certaines études rapportent des résultats plus modérés ou variables selon les contextes, l’effet pouvant dépendre de facteurs individuels (habitudes, préférences sonores, histoire personnelle). Le consensus général demeure néanmoins que les paysages sonores possèdent un potentiel thérapeutique réel pour atténuer l’anxiété et le mal-être (Antilogus, 2024).

Sur le plan de la douleur, plusieurs travaux, comme ceux de Bauer et al. (2011), ont exploré l’intérêt des paysages sonores comme outil non médicamenteux. Une étude contrôlée randomisée auprès de patients en postopératoire de chirurgie cardiaque a montré qu’écouter un programme mêlant musique douce et sons de la nature, vingt minutes deux fois par jour, réduit significativement la douleur perçue par rapport au repos en silence ; on y observait aussi une détente accrue et une anxiété légèrement plus faible, sans atteindre le seuil de signification statistique.

De même, en contexte de soins invasifs, une étude randomisée menée avant coloscopie (Küçükakça Çelik et al., 2022) a montré que vingt minutes de sons naturels (eau, forêt, oiseaux) diffusées avant l’examen diminuaient notablement l’anxiété, la douleur et l’embarras des patients par rapport au protocole standard. Ces résultats rejoignent ceux obtenus en unité de soins intensifs (Ruan et al., 2024), où l’ajout d’une thérapie sonore à base de sons de la nature — enregistrements de forêt ou d’océan — a contribué à réduire l’agitation et à améliorer le confort des patients.

En résumé, les données existantes — méta-analyses récentes, revues systématiques et essais contrôlés randomisés — convergent pour indiquer que l’écoute de paysages sonores peut apaiser l’anxiété, diminuer la perception de la douleur et réduire le stress. Ces effets ont été observés dans des contextes variés : population générale (amélioration de l’humeur, baisse du stress quotidien), patients hospitalisés (réduction de la douleur post-chirurgicale et de l’anxiété pré-procédure), et soins palliatifs. Cette base d’évidence, aujourd’hui renforcée par les publications les plus récentes, soutient l’intégration de telles approches sonores dans une stratégie de santé intégrative, en complément des traitements conventionnels.

Intégration des paysages sonores en milieu médical : pratiques actuelles

L’usage thérapeutique des paysages sonores commence à se répandre dans divers environnements de soins, des hôpitaux généraux aux unités spécialisées (soins palliatifs, psychiatrie, etc.). Plusieurs méthodes d’intégration sont employées, allant des séances individuelles encadrées par un musicothérapeute à l’aménagement sonore des espaces hospitaliers.

  • Musicothérapie réceptive en soins palliatifs. En unités de fin de vie, où le bien-être psychologique est primordial, des thérapeutes utilisent l’écoute de sons de la nature pour soulager les patients. Une étude conduite en unité de soins palliatifs à Saint-Nazaire (Antilogus, 2024) a proposé à des patients atteints de maladies incurables des séances de musicothérapie basées sur des paysages sonores. Le patient, confortablement installé, écoutait pendant un temps choisi (souvent 20 à 30 minutes) un enregistrement de nature (chant d’oiseaux, forêt, bord de mer, etc.), guidé par le musicothérapeute présent. Les résultats sont probants : après une seule séance, l’anxiété des patients a diminué d’environ 34 % en moyenne (p = 0,032) et leur sentiment de mal-être de 43 % (p = 0,0012), avec une tendance générale à l’amélioration pour tous les symptômes mesurés. Outre ces chiffres encourageants, les comptes-rendus qualitatifs soulignent que les patients se sentent plus détendus, certains évoquent des souvenirs personnels liés à ces sons, et beaucoup parlent d’une véritable « reconnexion avec la nature » malgré leur hospitalisation. Cette pratique, encore émergente, semble offrir aux personnes en fin de vie un espace d’évasion sensorielle et de soulagement, sans effets indésirables.

  • Ambiance sonore apaisante dans les hôpitaux. Dans les services conventionnels, le défi est souvent de contrer le bruit ambiant (machines, alarmes, conversations) qui génère du stress. Certaines institutions introduisent des paysages sonores diffusés en arrière-plan pour améliorer l’atmosphère : quelques hôpitaux diffusent de légers sons de nature, comme du chant d’oiseaux, pour contrebalancer le vacarme technologique des moniteurs et des alarmes (Bates, 2021a). L’idée est de créer une ambiance plus sereine et biophilique dans les couloirs, salles d’attente ou certaines chambres, afin de réduire l’anxiété des patients — et du personnel — liée au bruit hospitalier. Par ailleurs, de nombreux établissements instaurent des périodes de calme durant lesquelles on limite les nuisances sonores, parfois en utilisant un fond sonore naturel pour masquer les bruits ponctuels restants. Ce type d’intervention a montré des bénéfices : instaurer des temps calmes et employer un masquage sonore naturel contribue à créer un espace de repos plus propice au sommeil et à la détente (Busch-Vishniac, 2019). Même si le niveau sonore mesuré (en décibels) ne change pas drastiquement, la perception du cadre devient plus agréable et moins stressante. Cette attention au bruit hospitalier ne relève pas du seul confort : le bruit chronique est aujourd’hui reconnu comme un facteur de stress physiologique à part entière, et sa réduction comme un enjeu de santé (Pijanowski et al., 2025).

  • Applications en psychiatrie et en santé mentale. Les paysages sonores trouvent également leur place dans les environnements de santé mentale, où ils peuvent apaiser les patients anxieux ou agités. Dans les jardins thérapeutiques de cliniques psychiatriques, on intègre souvent des éléments sonores naturels : fontaines, dispositifs imitant le bruit d’un ruisseau, ou nichoirs favorisant la présence de chants d’oiseaux. Une étude coréenne sur un jardin de réhabilitation psychiatrique a montré que les patients appréciaient particulièrement le son de l’eau courante et le gazouillis des oiseaux, jugés plaisants et stimulants, tandis que des sons additionnels — carillons éoliens ou musique — n’étaient pas nécessairement utiles (Ahn, 2015). L’eau ressort comme le son favori, apportant à la fois calme et vitalité. Ces enseignements guident les concepteurs d’espaces de soins : un bruit d’eau doux ou un enregistrement de forêt diffusé dans une pièce de repos peut aider les patients à se relaxer sans les sur-stimuler. En pédopsychiatrie ou dans la prise en charge du stress post-traumatique, des exercices d’écoute guidée de sons naturels sont parfois proposés comme forme de méditation sonore, aidant les patients à se recentrer et à se calmer.

  • Parcours d’écoute en espaces de soin et de nature. Une modalité plus récente consiste à sortir l’écoute de la chambre pour l’inscrire dans des espaces ouverts — parcs hospitaliers, jardins, lieux de passage — pensés comme de véritables stations de santé sensorielle. À Saint-Nazaire, le Parcours d’écoute sensible déployé dans le parc d’Heinlex (2026), attenant au centre hospitalier, articule plusieurs modalités : des points d’écoute in situ guidés par les captations d’un audio-naturaliste, une écoute immersive au casque, et un dispositif de transduction sonore — le son transmis par vibration dans le mobilier — qui rend l’expérience accessible à ceux qui perçoivent le son par le corps autant que par l’oreille. L’enjeu est de transformer un simple lieu de passage en espace de soin, de ressourcement et de lien, ouvert aux patients, aux proches, aux soignants comme aux habitants.

Ainsi, les pratiques actuelles vont de l’intervention individualisée — une séance de musicothérapie réceptive au casque avec un choix personnalisé du paysage sonore — à l’aménagement environnemental, telle la diffusion continue ou programmée de sons naturels dans l’espace de soin. Les applications concrètes en médecine intégrative se multiplient : soutien des patients en fin de vie, réduction de l’anxiété préopératoire, amélioration du confort en réanimation, création d’environnements de guérison en psychiatrie. Toutes ont en commun d’exploiter la puissance apaisante du « grand orchestre » de la nature — pour reprendre les mots de Bernie Krause (2016) — afin de compléter l’arsenal thérapeutique non médicamenteux.

Dispositifs immersifs et nouvelles technologies pour l’écoute thérapeutique

L’essor des technologies immersives a ouvert de nouvelles possibilités pour profiter des paysages sonores de manière plus engageante et efficace. Plusieurs dispositifs innovants sont expérimentés afin de plonger les patients dans des univers sonores relaxants tout en s’adaptant aux contraintes du milieu médical.

  • Réalité virtuelle (VR) et environnements immersifs. La VR permet de diffuser simultanément des images apaisantes et des sons naturels en 360°, créant une sensation d’immersion complète. Des essais cliniques ont montré des résultats prometteurs. Lors d’examens médicaux douloureux comme l’hystérosalpingographie, porter un casque VR diffusant une scène naturelle (forêt, plage) accompagnée de sons de la nature a significativement réduit la douleur perçue et l’anxiété des patientes par rapport au groupe témoin (Baltaci et al., 2024). Dans cette étude à trois groupes, écouter uniquement les sons de la nature apportait déjà un bénéfice notable, mais l’ajout de l’immersion visuelle amplifiait encore l’effet analgésique et anxiolytique. Des hôpitaux utilisent par ailleurs la VR à contenu naturel pour la gestion de la douleur aiguë (soins de brûlures, pansements) ou pour la détente des patients en chimiothérapie. Ces environnements virtuels, en sollicitant fortement l’attention visuelle et auditive, distraient le patient de la douleur et de l’angoisse — un mécanisme de diversion cognitive qui complète bien les sons thérapeutiques. On parle alors de VR thérapeutique ou de virtual healing environments (VHE).

  • Enceintes directionnelles et sonorisation ciblée. Dans un espace de soin partagé, tout le monde n’a pas les mêmes besoins sonores au même moment. Les haut-parleurs directionnels (par exemple la technologie Audio Spotlight) projettent le son de façon très ciblée, comme un faisceau étroit. Dirigés vers un lit ou un fauteuil précis, ils créent une bulle sonore privée pour le patient visé, sans inonder la pièce entière. Cette technologie ultradirectionnelle, utilisant des ondes ultrasoniques modulées, a été adoptée dans certains hôpitaux pour diffuser musique ou sons de relaxation en remplacement des écouteurs. L’avantage est double : améliorer l’expérience individuelle (le patient n’a rien à porter, le son « vient de la pièce ») et préserver le calme général. Des centres de soins intensifs testent par exemple des enceintes directionnelles au chevet diffusant des bruits blancs ou océaniques la nuit pour aider un patient à dormir sans gêner son voisin.

  • Transduction sonore et écoute vibrotactile. Une autre voie consiste à transmettre le son non par l’air, mais par la vibration. Des transducteurs intégrés à un fauteuil, un lit ou un plancher convertissent le signal sonore en micro-vibrations que le corps perçoit directement. Cette approche prolonge le champ de la thérapie vibroacoustique (vibroacoustic therapy, VAT), qui utilise des vibrations sonores de basse fréquence pour induire la relaxation et soulager certaines douleurs (Boyd-Brewer, 2004) : les basses fréquences stimuleraient les mécanorécepteurs et moduleraient la perception douloureuse selon la théorie du gate control, tout en favorisant l’activation du système parasympathique. Appliquée aux paysages sonores, la transduction permet de sentir littéralement le ressac, la pluie ou le souffle du vent dans le corps. Son intérêt est double : d’une part, elle ouvre l’écoute aux personnes sourdes ou malentendantes, et aux patients trop affaiblis pour supporter un casque ; d’autre part, elle restitue une dimension corporelle de l’écoute souvent perdue dans la diffusion aérienne. Des collectifs de design sonore développent aujourd’hui ce type de mobilier vibrant — comme le prototype expérimenté dans le parcours d’Heinlex — au croisement de l’innovation technique et d’une exigence d’inclusion.

  • Thérapies sonores interactives et biofeedback. Plutôt que de recevoir passivement un paysage sonore, certaines approches proposent au patient de devenir acteur de son environnement sonore. Des artistes et chercheurs conçoivent des interfaces ludiques et immersives où l’utilisateur compose son propre paysage en temps réel (Bates, 2021a). Par exemple, l’initiative My Soundscape offre la possibilité de doser les sons que l’on souhaite entendre — ajouter une nappe de pluie, renforcer un chant d’oiseau, atténuer un vent trop fort — dans un objectif de personnalisation sensorielle. Cette approche reconnaît que ce qui apaise l’un peut heurter l’autre, et cherche à accroître l’adhésion du patient. Certaines technologies intègrent en outre des dispositifs de biofeedback : un capteur de respiration ou de fréquence cardiaque module en temps réel l’intensité, le tempo ou la spatialisation des sons naturels, incitant le sujet à ralentir son souffle. L’utilisateur entend littéralement son propre apaisement se refléter dans le paysage sonore — une boucle sensorielle qui agit comme un amplificateur de relaxation. Des prototypes comme l’application Prelude (Greenberg et al., 2021) montrent qu’une expérience sonore immersive et interactive, associée à des paramètres physiologiques de base, peut réduire significativement le stress et les affects négatifs. Ces outils trouvent naturellement leur place dans les espaces multisensoriels thérapeutiques, tels que les salles Snoezelen, où sons, lumières et textures coexistent — notamment en gériatrie, en polyhandicap ou dans les troubles anxieux. En croisant biofeedback, design sonore adaptatif, spatialisation auditive et technologies haptiques, on entrevoit la possibilité de créer de véritables écosystèmes sonores intelligents, capables de résonner avec l’état intérieur du patient — une approche qui ouvre un champ de recherche encore peu exploré, au carrefour de la musicothérapie, de la neuro-esthétique et de la psychologie environnementale, dans une logique de soin co-créé entre sujet, dispositif et monde sonore.

Finalement, les nouvelles technologies enrichissent l’écoute thérapeutique des paysages sonores en la rendant plus immersive (VR, sons 3D), plus adaptée au contexte médical (enceintes directionnelles, transduction, casques sans fil) et plus personnalisable (choix des sons, biofeedback). Ces innovations visent toutes le même objectif : maximiser les bénéfices relaxants et thérapeutiques des paysages sonores, tout en contournant les obstacles pratiques (bruit ambiant, préférences variables, disponibilité du thérapeute). Elles ouvrent la voie à des expériences de soin inédites, où le patient peut s’évader virtuellement dans la nature depuis son lit, ou s’entourer d’un cocon sonore taillé sur mesure.

Comparaison avec d’autres approches de musicothérapie et thérapies sonores

Les paysages sonores s’inscrivent dans le panorama plus large des thérapies par la musique et le son. Il est utile de comparer cette méthode à d’autres approches non médicamenteuses apparentées, afin d’en cerner les similarités et les spécificités.

Premièrement, concernant la musicothérapie réceptive face à l’écoute de paysages sonores : dans les deux cas, le patient est en position d’écoute passive d’un contenu sonore choisi pour son effet apaisant ou expressif. La musicothérapie réceptive classique fait appel à des morceaux de musique (instrumentale ou vocale), connus du patient ou spécialement composés ; l’écoute de paysages sonores privilégie des enregistrements d’environnements naturels ou quotidiens. La similarité principale est l’objectif de détente et de modulation de l’humeur par le son. Des méta-analyses confirment l’efficacité de la musicothérapie réceptive sur l’anxiété et la douleur — une revue Cochrane a ainsi montré que l’écoute musicale améliore les symptômes psychologiques et physiques chez les patients atteints de cancer (Bradt et al., 2021).

La différence tient à la nature du stimulus : une musique est structurée (mélodie, harmonie, rythme) et peut évoquer des émotions intenses ou des souvenirs personnels, surtout si le morceau est significatif pour le patient. À l’inverse, un paysage sonore est généralement dépourvu de structure musicale formelle : c’est un flux d’ambiances aléatoires ou cycliques (le ressac des vagues, le crépitement du feu). Cette neutralité fait que les paysages sonores sont souvent perçus comme plus neutres culturellement et émotionnellement, et risquent moins de déclencher une émotion intense — comme la tristesse liée à un souvenir précis —, ce qui peut être un avantage chez certains patients vulnérables. En soins palliatifs, ce choix est délibéré : des chansons aimées peuvent parfois provoquer une trop forte charge émotionnelle ou une nostalgie douloureuse, là où un son de nature apporte du calme sans tristesse associée. Paysages sonores et musiques douces poursuivent ainsi un but commun et peuvent se combiner, mais le paysage sonore offre un fond plus environnemental qu’artistique.

Ensuite, qu’en est-il de l’écoute de sons binauraux, particulièrement populaire aujourd’hui ? Il s’agit de faire entendre à l’oreille gauche et à l’oreille droite deux tons de fréquences légèrement différentes — par exemple 210 Hz et 200 Hz — de sorte que le cerveau perçoive un battement à la fréquence de la différence (ici 10 Hz). Ces stimuli visent à synchroniser l’activité cérébrale sur certaines fréquences — on parle d’entraînement neuronal (brain entrainment) — pour induire, en théorie, des ondes alpha de relaxation ou thêta de méditation. Les données récentes dressent toutefois un tableau contrasté. Dans certains contextes cliniques, l’effet anxiolytique paraît réel : une méta-analyse de 2025 portant sur des patients en péri-opératoire conclut à une réduction significative de l’anxiété, et dans une moindre mesure de la douleur postopératoire — mais avec une très forte hétérogénéité entre les études. En revanche, le mécanisme même d’entraînement cérébral est aujourd’hui contesté : une revue systématique ne retrouve pas de preuve solide que les battements binauraux modifient réellement l’activité oscillatoire du cerveau (Ingendoh et al., 2023), et d’autres synthèses concluent à un niveau de preuve faible et très dépendant du contexte. La prudence reste donc de mise.

La grande différence avec les paysages sonores est qu’ici, le son en lui-même n’a pas de signification naturelle ou musicale : c’est un battement artificiel, souvent masqué derrière du bruit blanc ou une musique légère. L’effet recherché est avant tout physiologique et neurophonique — entraîner le cerveau vers un certain rythme — plutôt que psychologique. Là où un paysage sonore agit via les réponses émotionnelles et cognitives à un environnement évocateur, le battement binaural se place sur le terrain, encore incertain, d’une neuroscience rythmique. En pratique, certains protocoles intègrent des sons binauraux en arrière-plan de sons naturels pour combiner les effets : on peut écouter une pluie tropicale avec un battement binaural delta à 2 Hz superposé pour favoriser le sommeil profond. Binaural et paysages sonores apparaissent donc complémentaires mais non équivalents : le premier est une stimulation auditive technique visant le cerveau, le second une immersion sensorielle visant le mental et les émotions.

Enfin, il existe en musicothérapie des pratiques actives utilisées dans l’accompagnement des patients douloureux. Parmi elles, le chant des voyelles tel qu’il est proposé dans le protocole d’Exploration vocale (Jaud, 2021). Ici, le patient produit lui-même le son avec sa voix, souvent guidé par un thérapeute. Les similarités avec l’écoute de paysages sonores résident dans le fait que les deux méthodes cherchent à apaiser l’esprit et à réguler les émotions par le son. Toutefois, le chant engage des mécanismes différents : il mobilise la respiration, qui se synchronise à la phrase musicale, la posture et l’expression personnelle. De ce fait, il peut avoir des bienfaits supplémentaires : stimuler le nerf vague et la cohérence cardiaque via la respiration profonde, ou favoriser la libération d’ocytocine — on a par exemple mesuré qu’écouter une musique apaisante ou chanter peut augmenter les niveaux d’ocytocine chez des patients post-opératoires (Bauer et al., 2011).

Le chant en groupe crée aussi du lien social et de la joie partagée, ce que n’apporte pas une écoute au casque solitaire. En contrepartie, chanter demande un effort et de la volonté, pas toujours accessibles aux patients fatigués ou douloureux — d’où la préférence pour l’écoute passive en soins palliatifs, où la musicothérapie active est souvent difficile à mettre en place chez des patients très affaiblis. Le chant passe par l’activité vocale et l’expression de soi, là où l’écoute passe par la réception sensorielle et l’imaginaire. Suivant l’état et les préférences du patient, l’une ou l’autre méthode sera privilégiée — et il est tout à fait possible de les combiner : un thérapeute peut inviter le patient à chanter doucement avec le son de la pluie en fond.

Ainsi, l’écoute de paysages sonores se positionne comme une modalité de musicothérapie réceptive particulière, centrée sur les sons de la nature plutôt que sur la musique au sens strict. Elle partage avec les autres thérapies sonores l’objectif de soulager sans médicaments en utilisant le canal auditif, mais s’en distingue par son contenu acoustique spécifique et par le degré d’engagement requis du patient (passif ou actif).

Dans une optique de médecine intégrative, ces approches ne s’excluent pas mais se complètent : un patient anxieux pourrait bénéficier de sons binauraux pour s’endormir, de promenades sonores en forêt pour se ressourcer, d’écoutes de musiques aimées pour se soutenir moralement, et de quelques sessions de chant guidé pour libérer ses émotions. Le paysage sonore offre une palette supplémentaire dans l’arsenal de la thérapie par le son, particulièrement adaptée à ceux qui cherchent le calme de la nature en eux.

Effets de l’écoute des paysages sonores sur le cerveau et le bien-être

Du point de vue des neurosciences, l’écoute sensible de paysages sonores agit à plusieurs niveaux : attentionnel, émotionnel et neurophysiologique. Les recherches en psychologie environnementale proposent deux cadres théoriques majeurs pour expliquer les bienfaits constatés : l’un axé sur l’attention, l’autre sur le stress.

Selon la théorie de la restauration de l’attention (Attention Restoration Theory, ART), élaborée par Kaplan (1995), la nature capte notre attention de manière douce et non invasive, ce qui permet à notre attention dirigée (volontaire), habituellement très sollicitée, de se reposer (Buxton et al., 2021). Contrairement à un environnement urbain bruyant qui exige une vigilance constante et épuise nos ressources cognitives, un environnement naturel n’exige pas d’effort mental soutenu — on peut écouter le chant des oiseaux sans concentration intense — et cela ressource nos capacités attentionnelles. En parallèle, la théorie de la récupération du stress (Stress Recovery Theory, Ulrich) propose que les milieux naturels induisent automatiquement une réponse de détente : perçus par notre cerveau limbique comme moins menaçants, car liés à un contexte d’évolution sécurisant (eau, abri, absence de prédateur), ils entraînent une diminution de l’activation de l’axe du stress.

Concrètement, face à des sons de nature, le corps tend à activer le système nerveux parasympathique (rythme cardiaque ralenti, muscles détendus) plutôt que le système sympathique de « lutte ou fuite » responsable des montées de cortisol et de fréquence cardiaque. Ces théories expliquent pourquoi écouter un environnement naturel, en pleine conscience, pourrait simultanément reposer l’esprit (attention, mémoire de travail) et apaiser l’émotionnel (anxiété, hypervigilance).

Les études de neuro-imagerie et de physiologie apportent des preuves tangibles de ces effets. Une expérience remarquable a consisté à faire écouter à des volontaires des bandes sonores soit naturelles, soit artificielles ou urbaines, pendant qu’ils passaient une IRM fonctionnelle et qu’on mesurait leurs signes vitaux. Les résultats, publiés en 2017, montrent que le cerveau ne réagit pas de la même façon selon le type de son écouté (Gould van Praag et al., 2017).

Avec les sons naturels, l’IRM a révélé une connectivité fonctionnelle orientant l’attention vers l’environnement externe, cohérente avec un état d’éveil calme et curieux. À l’écoute de bruits urbains artificiels, en revanche, la connectivité basculait vers un focus interne mobilisant le réseau du mode par défaut (default mode network) — celui-là même qui s’active dans la rumination, l’anxiété ou la dépression. Autrement dit, le bruit replie le cerveau sur une activité interne souvent négative, tandis que les sons de la nature favorisent une ouverture au monde et à l’instant présent — précisément ce que vise la pleine conscience.

Cette polarité — l’attention tournée vers le monde plutôt que repliée sur soi — offre un correspondant neuronal saisissant à ce que le sociologue Hartmut Rosa nomme la résonance : ce rapport vivant au monde où le sujet se laisse toucher et répond, par opposition à l’aliénation, ce retrait muet où le monde devient indisponible (Rosa, 2018, 2023). L’écoute sensible apparaît alors comme une mise en résonance, au sens propre comme au sens figuré : le corps s’accorde, et l’attention se rouvre au vivant.

Par ailleurs, cette étude a mesuré une différence au niveau du système nerveux autonome : écouter la nature augmentait l’activité du système parasympathique « repos-digestion » par rapport aux sons urbains, qui maintenaient davantage l’alerte du système combat-fuite. Fait remarquable, les participants étaient soumis à une tâche d’attention pendant l’IRM : leurs performances étaient meilleures après avoir écouté les sons naturels, confirmant l’effet restaurateur sur l’attention. On observe donc simultanément un apaisement physiologique et une amélioration cognitive sous l’influence des paysages sonores.

D’autres mesures neurophysiologiques corroborent ces observations. Dans une étude japonaise (Jo et al., 2019), on a comparé l’effet d’un paysage sonore de forêt à celui d’un environnement urbain sur de jeunes adultes, en enregistrant leur activité cérébrale par spectroscopie proche infrarouge (NIRS) et leur rythme cardiaque. L’exposition au son de la forêt a entraîné une diminution de l’activité du cortex préfrontal (baisse de l’oxyhémoglobine, liée au stress et au contrôle exécutif) par rapport au son urbain. En parallèle, les marqueurs du stress se sont améliorés : réduction du ratio LF/HF de la variabilité cardiaque (moindre activation sympathique) et baisse du pouls. Les participants ont jugé le son naturel bien plus confortable et relaxant. Même en quelques minutes, une immersion sonore naturelle peut donc ramener le cerveau et le corps vers un état de relaxation mesurable.

Écouter “sensiblement” un paysage sonore, c’est aussi exercer une forme de méditation par le son. On recommande souvent aux patients de porter toute leur attention sur les sons entendus, d’en noter les textures et les variations, sans jugement. Cet ancrage attentionnel sur le présent fonctionne de façon analogue à la pleine conscience focalisée sur la respiration ou les sensations corporelles : il aide à rompre le cycle des pensées ruminatives en ramenant l’attention à un stimulus sensoriel immédiat. Des professionnels en santé mentale intègrent par exemple des promenades sonores (soundwalks) en thérapie, où l’on entraîne la personne à marcher en nature en se concentrant sur l’environnement acoustique, ce qui développe son attention au présent et diminue son stress perçu (Buxton et al., 2021).

Les effets sur le bien-être comprennent une meilleure régulation émotionnelle : au lieu de se laisser envahir par des émotions négatives ou des peurs, le patient apprend à les laisser passer en revenant aux sons apaisants autour de lui. Cela peut se traduire par une baisse de l’anxiété à long terme et une amélioration de la résilience au stress.

Enfin, l’évocation de souvenirs positifs par les paysages sonores est un aspect parfois rapporté, notamment en gériatrie ou en soins palliatifs. Un son de mer peut rappeler des vacances d’enfance, le chant des cigales un été insouciant. Ces réminiscences sonores ont souvent une valeur émotionnelle positive et peuvent contribuer au bien-être en activant des mémoires agréables. Dans l’étude en soins palliatifs déjà citée, plusieurs patients ont témoigné que les sons de nature avaient fait surgir des souvenirs personnels heureux liés à leur histoire de vie (Antilogus, 2024).

Cette réactivation mnésique peut être thérapeutique en fin de vie : elle aide le patient à faire le lien avec des expériences significatives, à les communiquer à ses proches ou aux soignants, voire à trouver une certaine paix intérieure. Sur le plan cognitif, les indices sensoriels (odeurs, musiques, sons) sont de puissants déclencheurs de mémoire autobiographique : utilisés de manière appropriée, les paysages sonores peuvent soutenir la mémoire des personnes âgées et nourrir un sentiment d’identité et de continuité de soi.

Ainsi, l’écoute consciente de paysages sonores agit comme un « nectar » pour le cerveau fatigué ou stressé : elle rééquilibre l’activité neuronale en favorisant les réseaux associatifs tournés vers l’extérieur plutôt que les réseaux de rumination interne. Elle active les systèmes de détente du corps (parasympathique), améliore l’attention et possiblement certaines fonctions exécutives, et stabilise les émotions. Ces effets, objectivés par les neurosciences et la psychologie expérimentale, apportent une crédibilité scientifique forte à l’utilisation des paysages sonores en médecine intégrative.

En conclusion

L’ensemble de ces recherches et pratiques montre que l’écoute thérapeutique des paysages sonores constitue un outil prometteur en santé intégrative et en thérapies non médicamenteuses. Sur le plan scientifique, les paysages sonores se révèlent capables de soulager l’anxiété, la douleur et le stress dans des contextes variés, appuyés par des données cliniques et neurobiologiques robustes — et confortés par les méta-analyses les plus récentes (Buxton et al., 2021 ; Bauer et al., 2011). Ils s’intègrent aussi bien dans des séances individuelles de musicothérapie que dans des dispositifs immersifs ou des environnements sonorisés collectifs.

Sur le plan pratique, ces interventions sont accessibles, peu coûteuses et aisément adaptables. Elles peuvent prendre la forme d’une écoute aérienne, au casque ou de la diffusion de sons naturels dans un environnement de soin, d’un parcours d’écoute en plein air, ou encore d’une immersion en réalité virtuelle pour détourner l’attention lors d’une procédure douloureuse. Comparée à d’autres approches sonores (musique, chant, stimulation binaurale), l’écoute de paysages sonores offre une expérience sensorielle particulière, souvent perçue comme plus neutre, universelle et évocatrice de notre lien ancestral avec le vivant. Elle s’intègre harmonieusement à une stratégie globale de musicothérapie.

Loin d’être une simple distraction agréable, l’écoute sensible de ces environnements naturels se révèle une voie thérapeutique à part entière. Fondée sur des mécanismes psychologiques (évocation, attention flottante, méditation) et physiologiques (activation parasympathique, réorientation de l’attention vers le monde), elle engage le patient dans cette mise en résonance dont on a vu qu’elle possède, jusque dans le cerveau, un fondement tangible. Écouter un paysage sonore ne revient pas à percevoir un objet acoustique : c’est répondre à un appel du monde, s’y relier, s’y accorder.

Mais cette voie engage plus que le seul soin des personnes. Les paysages sonores qui nous apaisent sont eux-mêmes menacés : le bruit anthropique gagne du terrain, la biodiversité sonore s’efface. Le cadre du sonic One Health (Pijanowski et al., 2025) rappelle que la santé des humains, des animaux et des milieux forme un même tissu sonore. Prendre soin de ce que nous entendons — préserver les sons du vivant autant que les rendre audibles à ceux que nous soignons — devient alors un geste de soin au sens le plus large : pour le patient, et pour le monde qui le porte.

Cette dynamique ouvre enfin des perspectives fécondes pour la recherche. En croisant écologie sonore, neurosciences auditives et pratiques de soin, il devient possible de concevoir des dispositifs thérapeutiques fondés à la fois sur des réponses neurophysiologiques objectivables et sur une expérience subjective incarnée — des environnements sonores de soin résonnant avec l’histoire perceptive et émotionnelle de chaque sujet.

C’est dans cette perspective que s’inscrit la publication « Écouter le vivant : un facteur de soin négligé » (Jaud, Garnier, Deroussen, Sueur & Nizard, 2026), qui réunit musicothérapie, psychologie, médecine de la douleur, éco-acoustique et captation naturaliste autour d’une même conviction : l’environnement sonore est un déterminant de santé encore largement sous-estimé. Une véritable médecine de la relation au monde reste à construire — où les sciences du son rencontrent les enjeux cliniques pour renouveler nos façons d’écouter, de soigner et d’habiter le monde.

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